CIRAM : Extraction d’un morta par les Atelier JHP

Des échantillons de bois fossiles datés par CIRAM lab

Le CIRAM a récemment daté deux bois fossiles : un chêne « morta » et un if des marais. Tous deux ont été retrouvés enfouis au même endroit, dans les marais du Bessin et du Cotentin, en Normandie (Calvados et Manche). L’état de conservation de ces deux fragments est remarquable. Les analyses radiocarbone situent le chêne entre 4 344 et 4 066 BCE (Before Common Era), et l’if entre 2 027 et 1 778 BCE. Malgré leurs 6 000 et 4 000 ans d’ancienneté, ces bois conservent une structure et un aspect visuel presque intacts.

Comment expliquer une telle conservation ? Et que nous racontent ces bois millénaires sur l’histoire des paysages ? Petit tour d’horizon d’un matériau aussi fascinant que précieux.

Extraction d'un bois "morta" par les ateliers JHP

Extraction d’un morta par les Atelier JHP.
(source : Le morta – Atelier JHP)

Le morta : un bois issu de forêts englouties

Le morta est une essence de chêne particulièrement ancienne que l’on retrouve enfoui dans les tourbes des marais. Caché là depuis plusieurs millénaires, il constitue aujourd’hui un matériau exceptionnel à la croisée de la géoarchéologie, des sciences du bois et de l’artisanat d’art.

Les diagnostics archéologiques réalisés dans le cadre des travaux de curage des canaux de Brière, entrepris par le Syndicat du Bassin Versant du Brivet (SBVB), montrent que les mortas constituent de véritables archives environnementales. Ces végétaux millénaires permettent notamment de documenter :

  • Les variations du niveau d’eau dans les marais,
  • Les phases d’enfouissement des forêts anciennes,
  • Les traces d’activités humaines anciennes (charbons, dépôts détritiques),
  • L’évolution des paysages depuis le Néolithique.

Les bois sont ainsi intégrés à une lecture globale du territoire, à la fois archéologique et paléo environnementale. Les analyses radiocarbone situent l’origine du morta entre la fin du Néolithique et le début de l’âge du Bronze : il a donc poussé il y a environ 5 000 à 7 000 ans, dans un environnement forestier aujourd’hui disparu. Cette période, marquée par d’importantes évolutions hydrologiques des marais, est à l’origine de l’enfouissement progressif des arbres sous des dépôts tourbeux. Cet enfouissement a privé le tronc mort d’oxygène, empêchant sa décomposition classique.

La transformation et la commercialisation du morta

L’extraction commerciale du morta est aujourd’hui strictement encadrée. Elle s’effectue sur une période courte chaque année, dans des zones définies par les autorités locales. En Brière par exemple, le prélèvement n’est autorisé que 6 semaines par an, soit du 15 septembre au 30 octobre, quand le marais n’est pas trop inondé. La localisation de l’extraction est quant à elle réalisée en lien avec le Parc naturel régional de Brière (PNRB). Le sol est sondé et les bois qui sont trouvés sont prélevés sans aide mécanique pour conserver l’intégrité du sol ; ce dernier étant rebouché après extraction. Une demande d’Indication Géographique Protégée (IGP) pour le morta du marais de la Brière est d’ailleurs en cours de réflexion pour permettre de sauvegarder et d’encadrer au maximum le prélèvement de ce patrimoine naturel unique.

Et si cette matière est autant prisée, c’est en partie pour ses propriétés techniques et esthétiques. Autrefois, on l’utilisait pour fabriquer de solides charpentes ou comme bois de chauffage. Aujourd’hui, on ne la commercialise plus à l’état brut : on la transforme en couteaux, stylos, pipes, sculptures ou autres petits objets tournés ou sculptés.

Capture d'écran vidéo de l'extraction d'un bois "morta" par les ateliers JHP

Silence, ça pousse ! Vidéo de l’extraction et de la transformation d’un morta par les Atelier JHP.
(source : Le morta – Atelier JHP et Le morta – Silence, ça pousse ! – France Télévisions)

Analyses réalisées par le CIRAM

Revenons-en à nos échantillons : en ces conditions anoxiques, nos deux essences de bois du Calvados ont subi une longue transformation de fossilisation, les rendant imputrescibles dans des conditions naturelles. Ce contexte anaérobie est à l’origine de la conservation exceptionnelle et de la transformation lente en un matériau dense, sombre et stabilisé. Comme nous l’avons précisé plus haut, la datation au carbone 14C révèle deux périodes d’enfouissement, alors que nous avons trouvé notre chêne et notre if au même endroit. Nous pouvons raisonnablement en déduire l’existence de périodes de montées et d’abaissement du niveau des eaux, responsables de leurs déclins puis de leurs emprisonnements successifs en dépôts tourbeux.

Pour l’essence de chêne, la couleur noire n’est évidemment pas celle d’origine, puisqu’il s’agit d’un bois aux nuances originalement brunes et claires. Et c’est cette coloration particulière, témoin des interactions chimiques qui se sont produites durant des millénaires en milieu humide, qui lui donne son charme esthétique particulièrement prisé pour les objets d’art. Dans les mêmes conditions, le bois d’If (Taxus baccata) s’est légèrement assombri, lui qui est d’habitude plutôt brun orangé.

Chêne morta et if des marais

Les essences de bois analysées par les laboratoires CIRAM : chêne « morta » (noir) et if des marais (brun).

Analyse anatomique des essences de bois

Nous avons comparé notre échantillon de chêne à un chêne contemporain. Nous retrouvons sur la coupe du chêne millénaire tous les éléments caractéristiques du genre quercus à feuilles caduques, à savoir :

  • Une zone initiale poreuse,
  • Des rayons ligneux très larges, nettement visibles à l’œil nu, et d’autres très fins.
  • Un alignement tangentiel de gros vaisseaux remplis de thylles dans le bois de printemps et des petits vaisseaux formant des flammes dans le bois d’été.

La courbure des cernes d’accroissement est faible : l’arbre était donc de gros diamètre et son accroissement faible. Il s’agissait d’un sujet âgé. Une observation qui atteste de l’incroyable conservation du végétal de sa mort jusqu’à nos jours !

Plan transversal morta et chêne

Plan transversal d’un échantillon de morta (gauche) et d’un chêne contemporain (droite) après ponçage au grain fin (x1200).

Analyse technologique des essences de bois

L’analyse de nos végétaux présente des caractéristiques mécaniques particulières. En effet, la minéralisation du bois au cours de l’enfouissement s’est accompagnée d’une modification significative de leurs masses volumiques. La moyenne mesurée sur plusieurs échantillons de notre chêne « morta » nous donne une valeur moyenne de 974 kg/m³. Or d’après la fiche technique Tropix éditée par le CIRAD, la masse volumique pour un chêne sessile ou un chêne pédonculé (Quercus petraea ou Quercus robur) se situe autour de 740 kg/m³ soit une majoration de 31 % (source : fiche technique Quercus robur / petraea).

Notre if a subi une minéralisation tout aussi spectaculaire : les mesures réalisées sur 6 échantillons donnent une moyenne de l’ordre de 750 kg/m³ or la masse volumique habituelle se situe entre 480 et 600 kg/m³ soit une densification de 24 à 56 % ! Cette augmentation significative de densité traduit les transformations physico-chimiques du bois en milieu saturé en eau et pauvre en oxygène, qui modifient durablement ses propriétés mécaniques.

Cette densité élevée en fait des matériaux particulièrement résistants mais aussi exigeants à travailler. Le travail d’un morta nécessite un outillage et un savoir-faire spécifique puisqu’il est fortement désaffûtant (outils à lames carbure, angles de coupe négatifs, passes réduites pour limiter les vibrations, travail lent et contrôlé, etc.).

Expérience interactive : à vous de retrouver le morta avec Planet Bog !

Et si vous passiez de la théorie à la pratique ? Dans le cadre d’une Scientific Game Jam (10–12 mars 2023), un jeu vidéo jouable en ligne a été conçu en seulement 48 heures autour du morta. Le principe : explorer un marais, sonder le sol… et tenter de localiser des troncs enfouis, comme le font les artisans sur le terrain !

Ce jeu sérieux propose une immersion originale dans les méthodes de prospection, en traduisant des données scientifiques en expérience interactive accessible à tous. On pari que vous allez creuser 😉

image

Capture d’écran de Planet Bog, jeu sérieux dédié à la recherche du morta.
(source : Planet Bog et Tutoriel Planet Bog)

Remerciements et sources

L’ensemble des données mobilisées dans cet article provient de travaux archéologiques du Syndicat Du Bassin Versant Du Brivet, du programme de recherche en géoarchéologie de la Grande Brière (équipe dirigée par Yann Le Jeune, Service Archéologie de Loire-Atlantique), de divers articles journalistiques, ainsi que d’observations de terrain et d’analyses technologiques du matériau. Nous remercions également Jean-Henri Pagnon, le créateur des couteaux Morta pour ses précieux conseils et l’autorisation d’utiliser ses ressources photographiques

  • SBVB (2023), Rapport final d’opération de diagnostic archéologique – bassin versant du Brivet
  • Le Jeune, Y. (2025), Géoarchéologie du marais de la Grande Brière – PCR, UMR 6566 CReAAH
  • Ouest-France (2024), Le morta, chêne des marais de Brière candidat à l’IGP
  • L’écho (2025), Brière. Le morta : les 10 choses à savoir sur ce bois enfoui depuis 5 000 ans dans les marais
  • Silence, ça pousse ! (2022), Vidéo – Le morta
  • CIRAD Tropix, fiche technique Quercus robur / petraea
  • Données techniques et observations de terrain (article de base – masse volumique et anatomie du bois)
  • Scientific Game Jam (2023), Serious game Morta – production 48h (10–12 mars 2023)
  • Les couteaux Morta, photo, documentation et vidéo

Ces articles peuvent vous intéresser

Archéologie
Comparaison entre carbone 14, TL et OSL : quelle méthode choisir ?

Comparaison entre carbone 14, TL et OSL : quelle méthode choisir ?

Choisir la bonne méthode de datation en archéologie n’est pas seulement une question technique : c’est une décision clé qui oriente toute l’interprétation d’un site. Quelle technique choisir…

Lire l'article

Archéologie
Les limites de la datation carbone 14 : quand faut-il se tourner vers d’autres méthodes ?

Les limites de la datation carbone 14 : quand faut-il se tourner vers d’autres méthodes ?

Comment savoir si une œuvre, un objet archéologique ou un élément du patrimoine est vraiment aussi ancien qu’il le prétend ? Si la datation carbone 14 est souvent la méthode privilégiée, ell…

Lire l'article

Archéologie
Quel rôle joue l’anthracologie dans les fouilles préventives ?

Quel rôle joue l’anthracologie dans les fouilles préventives ?

L’anthracologie joue un rôle clé lors de fouilles préventives : en étudiant les charbons archéologiques, elle éclaire les pratiques humaines passées et prépare la voie à une datation carbone…

Lire l'article

Archéologie
La spectrométrie de masse en archéologie : à quoi ça sert ?

La spectrométrie de masse en archéologie : à quoi ça sert ?

Quelles sont les méthodes adaptées pour dater un artefact fragile, retracer l’origine d’un matériau ou identifier des résidus organiques millénaires ? La spectrométrie de masse donne accès a…

Lire l'article

Archéologie
Datation pour l’archéologie : pourquoi croiser plusieurs méthodes ?

Datation pour l’archéologie : pourquoi croiser plusieurs méthodes ?

Le croisement des techniques de datation pour l'archéologie permet de garantir la fiabilité des analyses en réponse à la complexité des contextes et des matériaux étudiés. Découvrez pourquoi…

Lire l'article

Archéologie
L’importance de la calibration dans la datation carbone 14

L’importance de la calibration dans la datation carbone 14

Comment garantir la fiabilité des datations archéologiques dans un contexte où chaque année compte ? Découvrez pourquoi les courbes de calibration du carbone 14 et l’expertise de laboratoire…

Lire l'article

Demander un devis